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A moy que chault!

Anciens combattants

10 Février 2016, 12:25pm

Publié par amoyquechault.over-blog.com

Après l’avoir fouillé d’une main tâtonnante et nerveuse, Julien referma le tiroir du bureau avec agacement et férocité. Peu habitué à ce genre de traitement, l’acajou laqué en grinça douloureusement. Décidément, on ne trouvait vraiment jamais rien dans cette maudite bicoque ! Il détestait viscéralement qu’on touche à ses affaires, et là, c’était certain, quelqu’un avait déplacé les siennes. « Sans doute l’une des deux connasses… » murmura-t-il avec acrimonie. Par cet affectueux qualificatif, il accusait du délit soit Stéphanie, sa chère et tendre moitié, qu’il avait commis l’erreur d’épouser peu de temps avant de connaître un petit succès littéraire qui lui aurait permis de faire un choix dans une catégorie physico-socio-sexuelle sensiblement plus élevée, soit Miranda, la femme de ménage cubaine qu’il avait embauché par solidarité socialiste mais qui s’était révélée être une seconde ennemie intime. Miranda était en effet un pur produit de la propagande occidentalo-américaine et de l’abêtissement hédonisto-publicitaire. Elle avait lâchement abandonné sa terre natale non pas pour promouvoir les bienfaits de la révolution castriste en Europe mais pour se vautrer ignominieusement dans toutes les plus misérables facilités de l’existence petite-bourgeoise. Miranda s’entendait d’ailleurs à merveille avec son épouse, c’était dire le niveau. « Une tasse de thé et un catalogue des 3 Suisses, voilà leur horizon… » cracha-t-il d’ailleurs en retournant rageusement sur le sol une partie du contenu de la commode jouxtant le bureau… Son exaspération était peu à peu parvenue à son comble car c’était maintenant certain : son badge Lénine avait bel et bien disparu ! Or il lui restait moins de deux heures avant d’assister à la conférence de rédaction de «Bourse et Principes », et il était hors de question qu’il s’y présentât sans arborer ce précieux totem qui le distinguait de la commune veulerie conservatrice des autres rédacteurs et « faisait tellement chier » ses employeurs… « Vous verriez la tronche qu’ils tirent à chaque fois qu’ils l’aperçoivent… » se plaisait-il d’ailleurs à répéter régulièrement devant un auditoire d’étudiantes en lettres émoustillées et d’apprentis écrivains béats d’admiration devant tant de courage et de virilité anticonformiste. Car pour Julien, communiste de cœur et d’âme, travailler dorénavant pour un périodique ultra-libéral n’était nullement un reniement ou une capitulation. Ce n’était même pas l’une de ses sordides compromissions alimentaires auxquelles les hommes du commun sont si souvent contraints. Non, il s’agissait de toute autre chose. Occuper quelques colonnes entre une série de conseils en défiscalisation et divers appels à la ratonnade mondiale anti-bougnoules était en réalité une stratégie d’entrisme révolutionnaire, une geste dadaïsto-gramciste visant à porter la contradiction au cœur même de l’hydre ennemi. Il était plus malin, et par là plus fort, qu’eux. D’ailleurs, lorsqu’il portait à la banque ses chèques de rémunération, il savait bien que ce n’était pas le Capital qui l’achetait mais lui qui détournait l’argent du capitalisme. Cependant, ces évidences n’étant pas absolument limpides pour tout le monde, il lui fallait arborer l’implacable visage de Vladimir Ilitch au revers de la veste afin de les imposer indiscutablement aux yeux de tous. D’où son actuel courroux.

Après avoir bruyamment ruiné le bel ordonnancement de deux ou trois autres meubles de l’appartement, il se résigna à interroger son épouse. Celle-ci lui répondit dans un haussement d’épaules :

- « Ecoute, je n’en sais rien, tu n’as qu’à mettre celui de Che, il est posé sur le frigo… ». Retenant un rire hargneux, Julien s’exclama :

- « Le Che ? Et pourquoi pas un truc encore plus mainstream ? Manu Chao ? Yannick Noah ? Tu veux me faire passer pour un ado attardé ? Les anciens d’Ordre Nouveau et d’Occident, tu crois qu’ils se pointent à la réunion avec un pin’s Jean-Marie Le Pen comme des ploucs moyens? Non, ils ont leur trident, leur petite celtos, la fleur de lys pour les plus fiotasses… enfin des trucs que seuls les vrais reconnaissent, les anciens… des trucs de mecs under-cover mais qui n’en pensent pas moins… Tu veux vraiment qu’on me prenne pour le dernier des cons ? Je n’ai qu’à mettre un t-shirt Mélenchon tant qu’on y est… ».

Déjà lassée des vociférations maritales, Stéphanie s’efforça toutefois de répondre :

- « Et pourquoi pas ? Tu prétends bien avoir voté pour lui… »

Julien s’étranglait de rage :

- « Mais tu ne comprends décidément rien ma pauvre fille... Mélenchon, ça fait crétin qui y croit encore, pue la sueur qui espère des changements concrets, ce n’est absolument pas dandy revenu de tout mais qui professe malgré cela un communisme littéraro-poétique parce qu’il garde une flamme douloureuse mais invaincue au plus profond de lui-même… »

- « Ha, par pitié, ne me ressort pas ton dernier laïus du dîner du Rotary… » conclut Stéphanie en replongeant dans ses mots-croisés force 3.

Anéanti et dépité, Julien n’avait plus qu’une solution de repli : invoquer téléphoniquement une maladie aussi subite qu’imaginaire pour échapper au conseil de rédaction. D’ici à la semaine prochaine, grâce à la célérité d’Amazon, il aurait grandement le temps de récupérer un nouvel exemplaire de son indispensable icône.