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A moy que chault!

"Le jour où..."

24 Novembre 2020, 16:15pm

Publié par amoyquechault.over-blog.com

Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours entendu cette expression : "le jour où....". Même quand j'étais tout minot, sans vraiment parfaitement comprendre, j'avais saisi que ce fameux "jour où..", il allait se passer des choses, plein de choses même... Du sérieux... On allait voir ce qu'on allait voir...

Le "jour où" me fascinait donc, perspective exaltante, aussi excitante qu'inquiétante, parce que, en attendant, il ne se passait pas grand chose... Je ne savais pas alors que le principe du « jour où.. » est d'être indéfiniment reporté, passant d'une échéance à l'autre, « du jour où les blancs seront minoritaires dans les classes », au « jour où on interdira le porc dans les cantines », au « jour où ça pétera vraiment dans la rue... », au « jour où les pédés pourront adopter », au « jour où on touchera à un cheveu de ma famille », au « jour où on ne n'aura plus le droit de sortir de chez soi sans autorisation... », au « jour où on nous interdira la messe », au « jour où des drapeaux étrangers flotteront dans les rues... »...

Je pensais que « le jour où... » était un cri d'éveil, c'était en réalité une berceuse.

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Perspectives

17 Novembre 2020, 15:56pm

Publié par amoyquechault.over-blog.com

Nous sommes soumis à la double injonction de l'efficacité productive et du culte du bien être, souvent artificiel, que celle-ci est sensé procurer. Non seulement nous devons être efficaces et "utiles" mais nous devons apprécier et louer le confort relatif que ces activités, souvent ennuyeuses, imbéciles et usantes, nous permettent de nous offrir. Métro, boulot, rigolo... Nous devons être heureux et satisfaits de notre sort et nous le serons encore plus après avoir vécu l'expérience du "Covid", le retour à une normalité relative nous apparaissant alors comme une panacée, un petit paradis enfin restitué. Les dernières vélléités de rébellion et de contestation des paradigmes économiques et sociaux de l'ère bourgeoise seront alors annihilées par la terrifiante perspective d'un possible ré-enfermement. Après nous avoir arrachés les quelques hochets divertissant un peu nos existences déracinées et déspiritualisées, on nous les restituera au compte-gouttes et sous conditions, en nous priant qui plus est de dire "merci". Notre demi-cauchemar d'hier est devenu notre rêve ultime pour demain.

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Pépé vieux

11 Novembre 2020, 21:33pm

Publié par amoyquechault.over-blog.com

Chaque cérémonie liée à la guerre de 14/18 me fait penser à mon « pépé vieux » qui n'était pas mon arrière-grand-père mais le « deuxième homme » de mon arrière-grand-mère... Le premier, ivrogne et violent, n'ayant pas eu le bon goût de mourir, c'était une situation alors très scandaleuse au fin fond du Cantal... Mais ça, je ne ne l'apprendrais que plus tard, à l'âge qu'on dit de raison. Et à vrai dire, je m'en moque assez largement, pour ne pas dire complètement.

Béret, bretelles, casque colonial vissé sur la tête quand il utilisait sa mobylette, « Pépé vieux » était une sorte d'archétype de français, de caricature dirait sans doute un éditorialiste de Libé.

Il aimait pêcher, jouer à la belote et s'engueuler avec ses copains. Bedonnant et fumant cigarette sur cigarette, il n'aurait pas plu davantage aux adeptes de « l'homme nouveau », du « surhomme nietzschéen » et autres fanatiques des statues d'Arno Breker. Il avait fait la guerre, plusieurs fois décoré, notamment pour « s'être porté volontaire pour des missions particulièrement périlleuses ». Ce terme de « volontaire » le faisait beaucoup rire... « Aussi volontaire que quand ta mère te demande de mettre la table ou d'aller faire tes devoirs... » s'amusait-il.

Horloger de formation, ayant « perdu la main » durant ses années sous les drapeaux, il avait été embauché comme ouvrier dans une grosse manufacture de montres de la région. Après quelques mois, son patron, compagnon de tranchées, l'avait pris à part pour lui dire qu'il « se gâchait » et devrait se mettre à son compte. Il n'avait pas d'argent, le patron lui prêta le nécessaire pour acheter une boutique au centre d'Aurillac avec pour seule garantie de remboursement une solide poignée de mains.

«Pépé vieux » travaillait donc sur l'établi au fond de la petite « bijouterie/horlogerie » qui jouxtait le square où nous allions donner du pain aux cygnes. Quand nous venions le voir avec mon père, il fermait l'échoppe, quelle que soit l'heure, et nous partions nous promener. Il me semblait déjà avoir cent ans, il n'en avait guère moins. Je ne parviens pas exactement à discerner ce dont je me souviens véritablement de ce qui m'a été raconté par la suite, mais je garde de ces moments un sentiment de bien-être cotonneux, d'amusement émerveillé, de doux bonheur, un peu comme durant ce temps fugace et incertain qui suit un songe agréable... L'ai-je vraiment vu cracher sous les pieds d'un autre vieillard, boiteux, parce qu'il était l'un des « tondeurs et des assassins » qui avaient terrorisé la ville à l'heure de la « libération » ? Ai-je vraiment vu ses yeux briller de larmes à l'annonce de l'obtention de l'agrégation de lettres par le paternel ? L'ai-je vraiment entendu railler mon grand-père et sa « guerre de 40 » qu'il qualifiait de « grande course à pieds » ? Je ne sais... Peut-être pas... Sans doute pas...

Souvenirs épars et recomposés, il me reste en tout cas l'image du visage de cet homme et de ses mains, immenses et craquelées, dont je peine encore aujourd'hui à comprendre comment elles pouvaient réaliser des travaux aussi minutieux... Il me revient aussi son rire, ou celui que j'aurai voulu qu'il eût, peu importe après tout... Le rire d'une France disparue que j'entends résonner en contemplant ses médailles et pleurant ce que nous sommes devenus.

 

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