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A moy que chault!

Les ruines du Sacré Coeur

6 Octobre 2020, 13:37pm

Publié par amoyquechault.over-blog.com

Le Sacré Coeur est un édifice assez laid et vulgaire qui domine Paris de toute sa lourde mollesse de grosse meringue alanguie. Le Sacré Coeur n'a de sens et d'intérêt qu'en tant que témoignage historique, en tant qu'élément et illustration de la mémoire nationale. Séparé de son contexte mémoriel, arraché à la chronologie du grand roman français, il n'est qu'une faute de goût architecturale que l'on ferait aussi bien de raser pour y rebâtir des maisons populaires.

Le grand-père assis sur un banc qui, d'un geste mécanique, donne du pain aux pigeons déjà obèses est un vieillard peu amène, solitaire et bourru. Il n'est un homme extraordinaire qu'en tant que maillon d'une chaîne familiale et d'une histoire collective, par son passé militaire, par ses aventures lointaines, là-bas au levant, par ses drames traversés, par ses victoires amères et ses glorieuses défaites... Mais si personne ne les raconte, ne les transmet, que même ses petits-enfants les ignorent, il n'est qu'un vieil homme fatigué, un laisser pour compte que l'on visite avec ennui et agacement deux ou trois fois par an.

Cette ville que l'on habite, ces rues où l'on loge ou que l'on parcourt, on ne peut les aimer, les ressentir et les défendre que si l'on connaît ceux qui en ont foulé le pavé avant nous et dont nous sommes les successeurs.

Cette plaque commémorative poussiéreuse, accrochée à un mur, ce monument aux morts devant lequel on passe quotidiennement, ne sont que des éléments d'un décor factice et sans intérêt si les noms qu'on y lit ne réveillent pas notre longue mémoire, ne nous racontent plus l'histoire de notre terre et de notre sang, ne nous évoquent plus le fracas de batailles ou les joies de lectures passées.

La mémoire, la connaissance, la curiosité, l'apprentissage et la culture ne sont pas des ornements bourgeois, des parures de dîners en ville, des décorations d'ambiance ou des préoccupations d'oisifs trop nourris, ce sont les indispensables éléments constitutifs d'une possible vie commune, d'un véritable lien communautaire, le ciment fondateur d'une existence collective, organique, de cette fameuse «common decency » si chère à Orwell.

Car on ne peut véritablement aimer ni respecter un lieu anonyme, indifférencié, purement fonctionnel, pas plus que l'on ne peut aimer et respecter des hommes atomisés, clones sans âme ni passé, réduits à l'implacable banalité et à la sinistre médiocrité de leur individualité, simplement prolongée d'accessoires économiques. Il ne peut y avoir de solidarité, d'entraide et de projets collectifs simplement décrétés, imposés, exigés d'individus indifférents les uns aux autres, porteurs de leurs seuls besoins et désirs personnels, séparés de toute conscience réelle et charnelle d'appartenance à un être collectif.

S'il faut défendre, à toutes forces, la culture générale, l'enseignement de l'histoire et de la géographie, du grec et du latin, l'orthographe, la Princesse de Clèves, les concours et les grandes écoles, le cinéma d'auteur, la gastronomie, le prix unique du livre, la gratuité des musées et bibliothèques, le théâtre classique... ce n'est pas par snobisme de petits esthètes de salons mais parce qu’aucune société décente n'est possible ni viable sans ce trésor commun, trésor partagé, à des degrés divers, par tous.

Sans lui, aucune lutte à mener, aucune victoire envisageable car aucun ennemi à combattre, ceux-ci n'ayant plus rien à conquérir ni à piller...

Zentropa

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