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A moy que chault!

La fin

17 Avril 2015, 00:10am

Publié par amoyquechault.over-blog.com

L'atmosphère saturée de tabac piquait les yeux, l'alcool ruisselant dans la gorge prenait le goût du sang. Le bruit martelait le crâne, la musique devenait une souffrance, c'était cette période de la nuit qui ne laisse de place qu'à la violence et à la haine. La cour des miracles des paumés s'agitait encore mais ne croyait même plus à sa propre danse macabre. Les masques avaient fondus et coulaient lamentablement comme le fard à paupières. La misère avait définitivement pris le pas sur la prétention. Les évocations de Bernanos et de Drieu avaient cédé la place aux piteuses confidences, à l'exhibition de fêlures, les hussards désarçonnés avant même d'avoir combattus léchaient avidement leurs plaies et leurs bosses, on ne cherchait plus qu'un orifice où se vider, un truc un peu dur à se prendre quelque part, juste histoire de se sentir moins seul, d'avoir moins l'impression de crever, de pourrir sur pattes... Repousser l'ennui, la fatalité. Il étaient tous là, les fonctionnaires de la dissidence, les petits marquis de la rébellion, les appointés de l'anti-conformisme... Trop subtils pour être militants, trop délicats pour s'engager, trop géniaux pour travailler, trop vaniteux pour aimer, ils traînaient leur suffisance amère d'un zinc à l'autre, d'un cocktail à une soirée sous-mondaine, prenant la somme de leurs échecs pour le gage de leur pureté. Ils étaient des « anciens » mais on ne savait plus trop de quoi, une bagarre estudiantine était leur Austerlitz, trois lignes dans un canard de province leur apogée et une demie garde à vue les autorisait à parler comme d'anciens combattants. Tout en la singeant, ils vomissaient la bourgeoisie qui se refusaient à leurs avances et leur fermait ses salons au sein desquels ils auraient tant rêvés d'être impolis et décalés. Fausse aristocratie du naufrage satisfait, bien au chaud dans le ghetto de leurs pompeuses certitudes, ils s'étourdissaient à expliquer et commenter ce sur quoi ils n'avaient aucune prise. Se tuer à coups d'alcool et de drogue étaient leur unique héroïsme. Putes catholiques, anorexiques cocaïnomanes, nazis-branchés, facho-gays, travelos monarchistes, païens cadres bancaires, comptables évoliens, nietzschéens en cours de psychanalyse, écrivaillons componctieux, ils se pensaient, ou du moins essayaient encore, adversaires d'un monde et d'une modernité dont ils étaient les plus éclatants symptômes.