L'aventure, c'est l'aventure
Malgré toute sa (bonne) volonté, Julien ne parvenait pas trouver le chemin. Tout, autour de lui, n’était qu’épais entrelacs de broussailles et infranchissables barrières de ronces. Il devait l’admettre, il était paumé, complètement paumé. C’était d’ailleurs, finalement, la situation qu’il connaissait le mieux. A la ville comme ailleurs, se sentir égaré, perdu, incapable de trouver la route vers la destination qu’il avait d’ailleurs la plupart du temps déjà oubliée.
Des lectures à la con l’avaient poussé à prendre un sac à dos et à « partir à l’aventure » au hasard des éternels chemins noirs chers aux pèlerins et aux écrivains bien nés. Mais à peine deux heures après avoir quitté le gîte où il avait passé la nuit entre odeurs de chaussettes humides, flatulences, grognements et ronflements divers, il avait déjà mal aux pieds et se jurait de ne plus jamais lire autre chose que la carte des vins des brasseries de Montparnasse. Le ridicule redoublait son exaspération naissante, ayant refusé avec morgue l’invitation d’un petit groupe de randonneurs aguerris à les accompagner un moment…
Non, il voulait être seul, poète maudit et tourmenté se confrontant à la nature pour retremper son caractère dévoyé par le confort et les vices citadins. L’expédition salvatrice n’aura donc duré qu’une poignée de minutes… Déjà il rêvait d’alcool et de drogues diverses, effondré sur le skaï élimé de la banquette d’un bar miteux mais suffisamment populeux et bruyant pour donner l’illusion de la vie. Convaincu du renouvellement de ses forces au contact de la montagne et du grand air, il n’avait même pas emmené un paquet de clopes et se maudissait maintenant de cette absurde décision. Une de plus… Vouloir être seul, quel con… Alors qu’il en crevait, justement, de cette solitude, de cet isolement au monde, cette incapacité à communiquer avec les autres, à échapper à l’éternelle angoisse et au permanent mal être que nul ne pouvait percevoir ni encore moins comprendre. Et pourquoi faire d’ailleurs ? Chacun sa croix, chacun ses impuissances. Le monde n’est pas peuplé de médecins et de psys, et c’est heureux.
Il faisait beau pourtant, des oiseaux chantaient et les sous-bois bruissaient des milles murmures d’une flore foisonnante et richement habitée, composant un parfait chromos sylvestre, mais il était finalement parfaitement insensible à cette ambiance et cette esthétique qui l’avaient pourtant tant fait vibrer et rêver lorsqu’elles étaient enfermées dans les pages de ces livres qui avaient composé sa seule véritable existence. Le constat s’imposait, il resterait un petit urbain au corps fatigué, rongé par les excès, le manque, les pulsions insatisfaites, l’orgueil démesuré, la sédentarité et les facilités. Point de lutins ni de fées pour le sauver du confortable tombeau qu’il s’était patiemment construit. Plutôt que de l’élever, la force impassible de la nature l’écrasait, le ramenait à son insignifiante faiblesse.
Rebroussant chemin, il pensait regagner le gîte honni devenu salvateur mais ne reconnaissait rien, aucun arbre, aucun rocher, absolument rien… Complètement et totalement paumé… Quel guignol… Trébuchant tous les deux mètres sur une pierre ou une racine, aussi titubant que lorsqu’il rentrait d’un bar à putes de Pigalle, il déboucha soudain sur une route départementale. Il avait réussi à s’égarer à quelques centaines de mètres de la « civilisation ». Champion un jour, champion toujours.
Aussi honteux qu’amusé par tant de nullité, il se mit à marcher le long du bitume, le pouce tendu. Le premier véhicule qui le dépassa s’arrêta quelques mètres plus loin, le conducteur lui faisant signe de monter par la fenêtre du vieux break Peugeot. C’était un gaillard d’une trentaine d’années dont la carrure rappelait les troncs d’arbre environnants, le crâne rasé et le sourire avenant. Il s’appelait Kevin et portait un tshirt Coca-Cola. Julien lui demanda de le déposer au prochain village.
- « C’est parti mon kiki ! » s’exclama Kevin en faisant vrombir le moteur fatigué de son antiquité.
Il conduisait de la seule main gauche, manœuvrant les vitesses avec une sorte de demi-moignon terminant son bras droit. Il surprit rapidement le regard mi fasciné mi horrifié que portait Julien sur son bras amputé et répondit à la question que celui-ci n’aurait jamais osé poser : « Accident de scieuse, ça arrive ! » avant de partir dans un rire aussi vaste que la gêne et l’embarras de Julien.
Arrivés après quelques minutes de rallye sur la place du village, Julien remercia le plus chaleureusement possible son sauveur qui l’invita alors à « venir boire un coup » ce qu’il accepta avec l’avidité gourmande du toxicomane en manque.
Entrant tous deux dans le Bar/Tabac/PMU/Epicerie/Poste/Retrait bancaires/Livraison colis qui faisait face à l’église, Julien se sentit immédiatement apaisé, retrouvant un environnement qu’il connaissait et maîtrisait parfaitement. On retrouvait ici tous les acteurs de la comédie humaine de tous les troquets du monde : les débris couperosés aux trognes rongées, plus confits que les prunes au calva croupissant dans le bocal posé sur le zinc, les spécialistes du PMU rêvant encore du Quinté+ dans l’ordre touché en 1997, les joueurs de dés excités comme s’ils participaient à une finale olympique, la veuve quinquagénaire à la jupe un peu trop courte pour son âge faisant saliver tous les poivrots du comptoir, le laborieux trentenaire fatigué du boulot mais pas pressé de rentrer à la maison affronter la sorcière et ses marmots, le vieillard seul et silencieux semblant perpétuellement attendre un convive qui ne vient jamais ...
Ne manquait finalement que lui, Julien, l’écrivain raté assis dans un coin, griffonnant des conneries sur un carnet, l’air inspiré, en enfilant les kirs et les ricards.
Kevin commanda d’autorité deux pintes de 1664 au grand dam de Julien qui ne buvait jamais de bière mais dont les vestiges de courtoisie mêlés au désir d’un quelconque shoot d’alcool firent taire les réticences. Ils trinquèrent. Kevin était forestier et donnait un coup de mains à la scierie de son beau-père. « Et quand je dis un coup de mains, c’est pas pour rigoler ! » hurla-t-il presque en agitant son moignon et déclenchant une grande vague de rire dans l’établissement… Sa femme, Stéphanie, était coiffeuse dans le bourg d’à côté. Elle était « chiante comme toutes les femmes » mais travailleuse et « vaillante sous l’homme », ce que sembla confirmer le patron en opinant gravement du menton, sans que l’on puisse savoir quelle partie de la sentence il validait ainsi…
- « Et toi, t’es quoi ? », interrogea Kevin « Un néo-rural, un bobo en manque de nature, un randonneur Decathlon, un hippie ? »
- « Un con... » se contenta de répondre Julien déclenchant l’hilarité de son interlocuteur qui s’exclama : « Bienvenue au club ! » avant de recommander une tournée alors que Julien avait à peine entamé son verre. Pour « rendre la pareille », et se faire plaisir, il commanda rapidement un tournée de ricards.
C’est alors qu’elle fit son apparition, entrant dans l’estaminet comme M. de Nemours au bal, suspendant un instant les conversations avant que le brouhaha alcoolisé ne reprenne ses droits. Elle devait avoir un peu plus de 35 ans, juste avant le basculement de la vieillesse, les joues piquées des rousseurs du soleil, les formes généreuses soulignées par la finesse de la taille, élégante malgré la simplicité d’un vêture composée d’un jeans et d’un pull col V dévoilant sans excès une poitrine dénuée de soutien-gorge. Julien en finit cul-sec son verre, d’autant plus vite que l’apparition se dirigea directement vers eux. Il se surprit alors à prier qu’elle ne soit pas Nathalie…
- « Hélène, ma sœur… » présenta Kevin sur un ton mêlant fierté et menace de sévices en cas de comportement inconvenant.
Elle embrassa Julien. Pour lui, elle sentait le foin, dont il ignorait l’odeur, et la confiture, qui peut en avoir une multitude.
On recommanda une tournée.
Hélène souriait, s’amusait, riait. Elle ne semblait pas, comme les autres, souffrir de son irradiante beauté, la considérer comme à la fois un insupportable poids et une formidable puissance l’obligeant à constamment faire la gueule, minauder, avoir l’air pincé et plaintif. Elle était l’une des rares bergères de la région et vidait son verre comme un homme. Le fantasme s’amplifiait à chaque minute.
Julien, rapidement rebaptisé « le parisien » comme il se doit, tentait de faire bonne figure, citait Vincenot, que personne n’avait lu, et essayait maladroitement de masquer son trouble et de ne pas trop balbutier. Chacun ajoutait sa tournée à la précédente, la musique, tantôt joyeuse tantôt nostalgique, nourrissait une bacchanale légère et retenue, faite de regrets et d’espérances, de remords et d’aspirations, de grands échecs et de petites victoires…
Bientôt Hélène fut rejointe par Olivier, son fiancé, un grand gaillard tout aussi vivant et souriant qu’elle, boucher de formation, qui bossait actuellement parallèlement sur des chantiers pour « boucler les fins de mois ».
Tout allait bien. Tout était parfait. Tout était à sa place.
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