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A moy que chault!

Chronique d'une fin du monde sans importance

21 Novembre 2016, 13:15pm

Publié par amoyquechault.over-blog.com

La dernière quête 

 

A l’approche des vacances estivales, traditionnelle période de ralentissement de son activité de conseil financier, Michel profitait d’un emploi du temps allégé pour aller chercher Victor tous les soirs en voiture à la sortie de l’école. Il pouvait ainsi passer davantage de temps avec son fils qu’il voyait peu le reste de l’année, absorbé quotidiennement jusqu’à des heures tardives par la gestion de ses équipes junior et ses objectifs mensuels de rentabilité. Il profitait également de ce précieux temps libre pour tester le confort de conduite de son nouveau Crossover BMW toutes options (« Hyper-suréquipée » disait la brochure publicitaire) 

Ce vendredi soir, il rentrait donc paisiblement à la maison, rue d’Alésia, Victor installé sur la banquette arrière lui narrant sa journée de cours, une journée assez ennuyeuse essentiellement occupée par le visionnage d’un documentaire sur la Shoah, le 7ème de cette année scolaire. Michel hochait la tête, retenant un bâillement, quand son téléphone cellulaire se mit à vibrer au fond de la poche intérieure de sa veste Cerutti. Lorsqu’il le sortit, sa mâchoire se figea et ses yeux furent traversés d’une lueur hystérique. Sans dire un mot, il écrasa puissamment la pédale de frein. Le crissement désespéré des pneus retentit dans toute l’avenue et la voiture qui les suivait évita la collision d’extrême justesse. L’arrêt fut si violent que la tête de Victor heurta la vitre de droite, ce qui l’assomma sur le coup. Il gisait maintenant sur la banquette de cuir, un petit filet de sang s’échappant de sa tempe. Mais Michel n’aperçut même pas ce tragique spectacle, il avait déjà quitté la voiture, laissant la porte du conducteur grande ouverte, et courrait maintenant vers l’entrée du parc Monceau. Plusieurs autres personnes sprintaient également dans la même direction, le portable à la main. Le cœur en surrégime, les tempes palpitantes, Michel poussait son effort à son paroxysme. Il avait une légère avance sur les autres coureurs mais ses Weston neuves lui blessaient les pieds et le ralentissaient. Il décida donc de s’en débarrasser en les jetant sur son plus proche concurrent, l’apprenti de la boulangerie qui faisait face au parc, encore tout couvert de farine. Ainsi allégé, il ne tarda pas à distancer ses poursuivants. Son entraînement bi-hebdomadaire au Club Med Gym en bas du bureau portait enfin ses fruits.  

Il piétinait maintenant frénétiquement les pelouses du parc, déjà haletant mais déterminé. Pour être encore plus à l’aise, il avait également sacrifié sa veste. Une sueur glacée ruisselait dans son cou. Rien, désormais, ne pouvait stopper sa course. Une petite vieille en déambulateur dû se jeter dans un massif de bégonias pour l’éviter. 

Pendant ce temps, la rumeur grandissait dans le quartier : le plus rare des Pokémons avait été géo-localisé au cœur du parc, juste derrière les toilettes publiques. Les riverains sortaient un à un de chez eux et la foule commençait à se masser autour des grilles en fer forgé. 

Alors qu’il touchait au but, Michel vit apparaître une jeune étudiante blonde qui brandissait son cellulaire en direction du mur de briques de la cabane des toilettes. Elle s’apprêtait à appuyer sur le bouton capture de l’appareil mais Michel eut le temps de lui saisir le bras et de le tordre suffisamment violemment pour lui faire lâcher le smartphone. Après avoir poussé un cri de douleur, la jeune fille essaya de se dégager en lui décochant un coup de genoux aux testicules qu’il parvint de justesse à parer avec la cuisse. Voyant qu’elle tentait de ramasser son téléphone, il l’attrapa par les cheveux et lui décocha plusieurs coups de poing au visage qui firent éclater les arcades sourcilières, provoquant des jets d’hémoglobine qui maculèrent sa chemise blanche à liserés verts Eden Park.  Dans un bruit sourd, le corps de la jeune fille tomba lourdement sur le sol. Des piétinements se faisaient entendre en toutes directions. Michel n’avait pas le temps de reprendre son souffle. Les mains tremblantes et rougies par les coups, il dirigea son Iphone vers le mur convoité. L’application « Pokemon go » lui confirma alors la présence de la cible, un petit monstre virtuel jaune apparaissant dans le viseur de l’appareil photographique. Après avoir appuyé sur le bouton fatidique, il leva les bras au ciel et poussa un cri terrible, gigantesque et primal. L’écho des sirènes de police grandissait derrière lui. Il s’en moquait. C’était lui qui avait chopé Pikachu. 

 

Xavier Eman (in revue Eléments numéro 162)