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A moy que chault!

La boite à cul

20 Janvier 2015, 14:17pm

Publié par amoyquechault.over-blog.com

La troisième bouteille de Morgon était venue à bout du dossier Ukraine/Russie et François s'apprêtait à aborder la question israélo-palestinienne lorsque Xavier le saisit par le bras :

  • « Bon, putain, ça fait chier tout ça, si on allait au Cupidon ? »

  • « C'est quoi ce truc ? »

  • « Ben à ton avis gros malin, c'est une boite à cul ! »

François ne comprenait pas bien pourquoi le nom du mignon ange joufflu symbole de l'amour aurait dû instantanément lui évoquer un club à partouzes mais, ne désirant pas ouvrir un débat supplémentaire, il se contenta de hausser les épaules avant de se concentrer à nouveau sur l'avenir de la bande de Gaza... Un futur qui semblait bien peu intéresser Xavier qui se mit à insister :

  • « Allez, merde, on y va... Le patron est un copain. Il est super sympa, il nous paiera des coups... »

« Se faire payer des coups », les mots magiques qui, à cette heure tardive, venaient à bout de toutes les réticences et de toutes les hésitations, avaient été prononcés. Trente minutes de taxi plus tard, François se retrouvait donc, le rouge aux pommettes, accoudé au comptoir du dit Cupidon sur lequel les coupelles de cacahuètes côtoyaient celles contenant des préservatifs. Derrière le zinc, les 110 kilos d'Alain, alias Gégé (personne ne savait trop pourquoi...), le maître des lieux qui, avec sa moustache broussailleuse et ses mains d'étrangleur, ressemblait davantage à un bougnat ou à un fort des Halles qu'à un tenancier de bordel. L'habit ne fait pas le moine, comme on dit. Après avoir embrassé Xavier, Alain-Gégé serra vigoureusement la main de François en s'exclamant « Ha, on ne le connaît pas celui-là ! ».

Non, on ne le connaissait pas, et on n'aurait jamais dû le connaître, d'ailleurs il n'était pas vraiment là... François se tassait de plus en plus sur son tabouret, comme s'il tentait d'entrer sous terre. Ayant avalé d'une traite sa coupe de champagne, il se mit à scruter la piste de danse. Au milieu de celle-ci, un femme d'un âge certain dansait d'une façon qu'elle devait pensait langoureuse, ses seins flasques débordant de son corsage, tandis que trois hommes se masturbaient autour d'elle. Elle ressemblait étrangement à tante Agathe, qui avait eu le bon goût de mourir l'année précédente dans un accident de voiture et ne pouvait donc raisonnablement pas se trouver dans ce lieu interlope. La ressemblance était cependant frappante et fît frémir François qui se retourna vers le patron pour tenter d'engager une conversation de diversion.

  • « Ca a l'air de bien marcher... »

  • « De mieux en mieux.. de mieux en mieux... » répondit Gégé-Alain dans une moue satisfaite. « Bon, honnêtement, jusque là, on faisait plutôt dans la partouze classe moyenne, VRP et compagnie... mais depuis que j'ai augmenté les tarifs et mis en place la formule buffet-sortie de bureau, on commence à avoir du beau monde... De l'éditeur, du journaliste, de l'avocat... »

  • « Ha, c'est bien... » acquiesça François (Quoi « C'est bien...» ?... mais qu'est ce que je raconte ? Je débloque complètement... Qu'est-ce que je fous là... Enculé de Xavier !).

François fut alors extirpé de ses pensées par la main de Tante Agathe posée sur son épaule. Elle voulait apparemment « se taper un petit jeune ».

  • « Ha mais je ne suis plus très jeune vous savez Tatie … enfin Madame... désolé...».

Sans dire un mot, la dame tourna les talons et rejoignit une alcôve, suivie par ses trois soupirants turgescents.

  • « T'as tort tu sais... Bon, c'est vrai qu'elle est un peu délabrée mais elle fait des trucs que les jeunettes ne peuvent même pas imaginer... » lui fît remarquer Algégé.

  • « Ha, c'est bien... » répondit François. (Putain mais faut que j'arrête avec ces « C'est bien.. » à la con ! )

Il enchaînait maintenant les verres de champagne. C'était « offert par la maison ». Il ne fallait pas le lui dire deux fois.

Xavier, lui, souriait généreusement, comme un bienheureux espiègle, fort satisfait de la gêne et de l'embarras de son camarade. Pour meubler son trouble, François s'apprêtait à s'allumer une cigarette mais fut vigoureusement rappelé à l'ordre. « La sodomie oui, la tabagie non ! » s'esclaffa Gégé-Alain en remplissant à nouveau les coupes. « On est très contrôlé » ajouta-t-il plus gravement.

Deux superbes créatures en guêpières et porte-jarretelles firent alors leur apparition. On changeait soudainement de registre. Un saut qualitatif certain, comme aurait dit un spécialiste du marketing.

Les deux grâces parcouraient la salle sur leurs escarpins immenses, déjà violentées et souillées par les regards de la vingtaine de mâles dont la salive ruisselait sur le parquet.

  • « Vous affolez pas les gars, ça c'est des petites russes que je paye pour assurer l'animation, mais on ne consomme pas, je ne suis pas un proxénète » tempéra Gégélain sur le ton docte du commerçant honnête et sérieux.

On retourna donc à l'éclusage de champagne.

  • « Et sinon, tu viens d'où ? » interrogea Gélain.

  • « Heu... de Maubert... »

  • « Mais non conno... tes origines ! »

  • « Ha.. ben .. le Cantal... Aurillac... »

  • « Oh putain, c'est un pays ! Sandrine, viens là ! Le gamin est de chez nous ! »

(C'est gentil mais le gamina 35 piges.. enfin bon, moi je dis ça... ça fait toujours plaisir...)

Sandrine fît alors son entrée, une belle femme brune entre deux âges qui portait fort élégamment le string léopard. Débuta ainsi une émouvante conversation sur les charmes du massif central, la supériorité de la truffade sur l'aligot, les mésaventures du Stade Aurillacois... et François se retrouva bientôt à compulser un gigantesque album rassemblant des photos de mariage, de baptême et de vacances champêtres tandis que Xavier se faisait nonchalamment sucer 20 cm plus loin. François osait à peine regarder les photos... Avec un peu de malchance, ils avaient des connaissances ou même de la famille en commun. Cela tournait carrément au cauchemar. Sandrine et Algé, eux, étaient ravis. Il fallait absolument échanger leurs coordonnées et se faire une petite bouffe dans un « vrai auvergnat » du côté de la Butte aux Cailles. François perdait un peu pied, essayant maladroitement de donner un faux numéro de téléphone.

L'alcool, les corps dénudés, les halètements de plus en plus intensifs provenant des pièces voisines commençaient à lui faire tourner la tête... Il se retourna vers Xavier qui finissait de se reculotter :

-« Allons-nous en, j'ai peur... »

- « Allons bon, et peur de quoi ? »

- « De moi... »

- « Dans ce cas, allons-y, mais t'es vraiment pas marrant... »