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A moy que chault!

Vestiges

26 Novembre 2014, 00:28am

Publié par amoyquechault.over-blog.com

François aimait les vieilles pierres par un banal phénomène de compensation psychologique. Dans un monde mouvant, liquide, glissant comme une savonnette, où plus rien n'est sûr ni solide, la lourde stature et l'impeccable sérénité de ces demeures ancestrales le rassuraient et l'apaisaient un peu. Les valeurs et les principes du monde d'avant avaient trépassé mais les écrins qui les avaient accueillis survivaient encore. Entre ces murs, on pouvait toujours en respirer le parfum, en imaginer l'incarnation. Même délabrées, ces maisons demeuraient dignes. Les fissures des murs étaient autant de rides de sagesse et les fuites de la toiture laissaient couler les larmes d'un Dieu désormais absent. Ici, c'était l'idée de durée, de fondation et de transmission qu'avaient bâti ouvriers, artisans et architectes. Un toit, un abri, un repère, un point de départ et de retour, une assise... Un défi au temps. Que laisseraient ces générations aux appartements étriqués et meublés chez Ikea ? Rien. Leurs logements étaient à l'image de leurs amours, de leurs centres d'intérêts, de leurs amitiés et de leurs engagements: éphémères, jetables, remplaçables et interchangeables. Du toc, de la pacotille.

François humait l'odeur enivrante de la poussière et du bois usé. Par un carreau fêlé, il contemplait le jardin envahi de mauvaises herbes et de ronces où il avait jadis remporté de mémorables victoires contre les indiens Commanche et les troupes de l'Axe. Peut-être d'autres enfants joueront-ils là un jour, si les enfants jouent encore. Mais ce ne seront pas les siens. Des petits anglais peut-être, puisque les anglais rachetaient une à une toutes les propriétés de la région.

Jamais la solitude et l'inanité d'une vie ratée ne lui avaient tant serré la gorge qu'en cet instant où il accrochait un panneau « A vendre » sur le rebord d'une des fenêtres de l'antique maison familiale. S'il avait eu des couilles, il aurait tout cramé. Mais il avait besoin des quelques sous que lui rapporterait ce parricide pour payer ses factures, ses impôts et ses coups à boire. Pour prolonger son égoïsme, ses prétentions, ses rancoeurs. Pour feindre encore un peu.