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A moy que chault!

Entremetteurs

22 Novembre 2014, 02:22am

Publié par amoyquechault.over-blog.com

Le dîner avait à peine commencé depuis une quinzaine de minutes et un silence gêné écrasait déjà la tablée exagérément éclairée par un lustre à 8 branches plus adapté à une salle de bal de Versailles qu'à un salon de deux pièces parisien.

François avait flairé le piège mais son ennui avait été plus fort et il avait accepté, une fois encore, l'invitation de Pierre et Audrey. Ils étaient d'ailleurs forts gentils, Pierre et Audrey, ils s'inquiétaient pour lui, cherchaient à l'aider, à le soutenir, à lui faire rencontrer des gens. Malgré les difficultés, les égarements et les pesanteurs de leur propre couple, ils restaient persuadés que le célibat tardif est malsain, voir carrément inquiétant, et s'efforçaient donc d'organiser ce genre de soirées où ils obligeaient deux pauvres malheureux – qui généralement n'avait rien demandé à personne – à se retrouver face à face, entourés des sourires mielleux et des phrases sibyllines de leurs hôtes. François ne parvenait pourtant pas à vraiment leur en vouloir car, même si elle s'avérait toujours un peu sadique et méprisante, leur démarche n'en restait pas moins presque respectable, témoignant d'une forme, certes ambiguë mais indiscutable, d'intérêt, tranchant avec l'indifférence totale et assumée de 99% des individus pour tout ce qui n'est pas eux.

Il mangeait maintenant son gaspacho le nez planté aux tréfonds de son assiette creuse, attendant que l'un des autres convives parvienne à briser un silence de plus en plus pesant qu'il n'avait aucunement l'intention de meubler. « Saboteur » pensait Pierre. « Crétin » murmurait Audrey. Lui profitait du moment pour tenter de comprendre ce qui avait bien pu faire penser aux deux zouaves qu'il « devrait super bien s'entendre » avec la (plus très) jeune personne assise de l'autre côté de la table. Non pas que celle-ci soit dénuée de qualités, d'intérêt ou de charme mais c'est l'hypothèse de compatibilité qui le plongeait dans des abîmes de perplexité amusée. Elle était conseillère financière dans un groupe pharmaceutique, « amoureuse des voyages et des grands espaces », « active et entreprenante », « ambitieuse mais humaine », « attachée à un certain standing », « très sensibilisée à la cause animale », membre d'un club de randonnée et d'un autre de lecture, « catholique mais pas dans le sens coincé du terme » et surtout « toujours en découverte d'elle même ». Qu'est-ce qui avait pu faire naître l'idée absurde et saugrenue d'un quelconque rapprochement, d'une quelconque attirance réciproque?

La réponse était finalement assez simple : « Tu es seul, elle est seule, et à vos âges, vous n'allez quand même pas faire trop les difficiles. ». Il rougissait presque de honte en pensant au désarroi et à l'accablement symétrique de la jeune femme. Les amis, c'est formidable, mais, finalement, il les préférait absents ou indifférents que lourdement maladroits.