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A moy que chault!

Droite des valeurs

7 Novembre 2014, 12:53pm

Publié par amoyquechault.over-blog.com

Chez les Montfaquins, on est de droite de génération en génération. Et c'est pas près de changer. Cela fait partie de l'héritage, avec l'argenterie, les portefeuilles d'actions et le portrait de l'ancêtre général d'Empire. On appelle cela la « tradition familiale ». Comme se plaît à le dire régulièrement mon père : « Chez les Montfaquins, il y a déjà eu des pédés, mais il n'y a jamais eu de gauchistes ! ». Le terme « gauchiste » étant à prendre dans une acceptation assez large, couvrant un spectre allant du Front de Gauche de Mélenchon au Modem de François Bayrou en passant par le Front National de Marine Le Pen et «sa dérive économique collectiviste ! ». « Tout ça pour complaire à son électorat de parasites et de consanguins du Nord Pas de Calais ! » explique maman qui est assez calée en politique depuis qu'on lui a offert pour sa fête un abonnement à « Valeurs boursières éternelles », un magazine courageux qui dit tout haut ce que les assujettis à l'ISF pensent tout bas. Grâce à cet abonnement béni, la famille peut enfin échapper à la propagande socialo-communiste des autres médias. On respire mieux. Au niveau de la presse, papa reçoit également le « Wall Street Journal » mais ça, c'est plus mystérieux car il n'a jamais vraiment bien maîtrisé la langue de Bill Gates... En tout cas, le journal trône toujours, par petits tas de 4 ou 5 numéros, sur la table basse du salon. Mais je n'ai jamais vu papa le lire. Si un jour il me fiche moins la trouille, je lui poserai peut-être la question...

Ma sœur, Emeline, elle est pas pédé mais on a eu peur un jour qu'elle vire gauchiste. Tout ça à cause du piano. Comme elle se débrouillait plutôt bien avec cet instrument de malheur - ayant même gagné le premier prix à un concours du Rotary - un soir, elle a crut bon de déclarer à table qu'elle voulait « faire carrière dans la musique ». Putain, je crois que je me souviendrais toute ma vie du visage de mon père à cet instant là : mâchoire serrée, œil noir furibond et petite veine de la tempe qui se met à gonfler. Il n'y a guère que le soir de l'élection de François Hollande que je l'ai vu faire une gueule pareille. De son côté, ma mère semblait être entrée dans une sorte de transe hallucinée. Les yeux quasiment exorbités, elle répétait inlassablement « Une saltimbanque, mon dieu...une saltimbanque... ». Depuis, le piano est remisé à la cave et Emeline prend des cours de soutien en maths.

Moi, je ne suis pas pédé non plus. Ca je le sais car l'été dernier, pendant les vacances dans le Lubéron, ma cousine Anne-Sophie m'a branlé le kiki derrière les anciennes écuries et j'ai trouvé ça bien agréable. Je ne suis pas davantage gauchiste car je n'ai nullement envie de finir sous les ponts à mendier ma pitance tout en cherchant à « détruire l'ordre ancestral qui a fait la grandeur de la France ».

A la maison, il y a aussi Mélissa, la bonne mauricienne, « Ma petite Bécassine des îles » comme l'appelle maman, ce qui fait bien rigoler ses amies lorsqu'elles viennent prendre le thé. Pour ma part, étant donné tout le mal que j'entends quotidiennement sur « les noirs et les arabes », je ne comprends pas bien qu'on en ait fait rentrer une dans le domicile familial, mais sinon je l'aime bien, Mélissa, et pas seulement parce qu'elle a des seins énormes qui menacent à tout instant de jaillir de ses corsages trop étroits. Mélissa accomplit toutes les tâches ménagères avec un grand sourire jovial et même en chantant quand elle se pense toute seule. « Ces gens-là ont une joie de vivre tout à fait rafraîchissante » comme dit maman. Ses missions sont nombreuses et d'importance, comme celle consistant à casser au marteau, avant de les mettre aux ordures, tout le matériel hifi ou ménager que nous remplaçons par du plus high-tech mais qui fonctionne encore. Parce qu'il n'y a pas de raison que des gens puissent éventuellement les utiliser sans les avoir payés. Je trouve cela un peu étrange, mais je ne dis rien. D'ailleurs, en règle générale, je ne dis pas grand chose. Comme ça, on me fout la paix. Je n'ai pas envie de finir chez le pédo-psychiatre comme mon cousin Enguerrand après qu'il a déclaré qu'il « préférait crever » plutôt que reprendre l'entreprise paternelle. Moi je ferme ma gueule et j'évite de trop penser. Deux cent euros d'argent de poche par semaine, ça justifie aussi quelques concessions. Et puis il y a les livres, qu'on me laisse librement puiser dans la bibliothèque et que je dévore dans ma chambre. Pas envie qu'ils finissent eux-aussi à la cave. Alors je déborde d'enthousiasme à chaque fois que mon père évoque ma future entrée à l'Essec et je planque précautionneusement les poèmes que j'écris. Parce qu'ils ne sont pas très bons non plus, il faut bien l'avouer.

Sinon, tous les dimanches, nous nous rendons en famille à la messe. On s'habille bien, on prend le 4x4 et on arrive toujours vingt minutes à l'avance pour avoir des bonnes places et éviter les mendiants qui importunent les paroissiens à l'entrée. Parfois ils sont là aussi à la sortie mais généralement moins nombreux car ils se sont battus entre eux pour savoir qui pouvait rester. Souvent, sur le chemin du retour, papa nous commente le sermon ou les Evangiles, « parce qu'il faut mettre les choses en perspectives » et « ne pas tout prendre au pied de la lettre », notamment les trucs sur le fait qu'on ne pourrait pas servir à la fois Dieu et l'Argent ou qu'un riche aura plus de mal à entrer au royaume des cieux qu'un chameau à passer par le chat d'une aiguille. « C'était une autre époque, il faut faire le tri » conclut-il généralement

Mes parents aiment beaucoup l'Eglise. Pour ce qui concerne Jésus, je suis moins sûr.

Xavier Eman (in revue Eléments, numéro 153 )